[ROMAN] Extrait de Rêves d’Utica

Les 40 premières pages du roman Rêves d’Utica c’est par ici !

Rêves d'Utica - illustration Jaouen Salaün

Ô Vent, souffle-moi l’histoire de la Rêveuse :
celle qui fuit la Zone 3, qui pendant des lunes dériva,
traversant des cités déchues, surprenant des mœurs perdues,
éprouvant peines et terreurs
dans son cœur,
et combattant pour sa vie et le salut des hommes.

 

 

Alyss était arrivée aux confins du monde, là où les deux océans mêlent leur fureur sans jamais se rencontrer. Elle scruta l’horizon au loin et ne vit rien. Seulement l’eau sous le ciel, et puis le néant.

Pour lire le premier chapitre, déroulez ci-dessous 🙂

Chapitre 1 – Le début et la fin

L’odeur aigre de la sueur que seule la peur peut provoquer. Son goût acide sur les langues sèches. Le cliquetis de trois graviers qui roulent sur les tôles ondulées. Quinze gosses qui dévalent la pente du tell, des cailloux plein les poches. Leurs cris excités par une haine aveugle et immature. La poussière qui voile tout et qui se colle aux bouches hurlantes. La course effrénée sous le soleil cuisant de midi. Les mains hésitantes et malhabiles qui dégainent leurs armes de fortune. Les premiers ricochets imprécis sur les planches des palissades alentour. La distance raccourcie malgré l’espoir d’en réchapper. Les haleines viciées d’estomacs affamés qui soufflent sur sa nuque. Et soudain, le premier choc. La brûlure du cuir percé et du sang fuyant à son tour. Sa tête qui bascule vers l’avant, un vertige, son pied qui trébuche, la chute inévitable, les cailloux qui continuent à pleuvoir, les mains qui agrippent et déchirent ses vêtements sales, les coups de pied et de poing remplaçant les jets de pierres, l’odeur poisseuse qui envahit sa gorge, le goût métallique dans sa bouche, son sang qui abreuve la terre de la ruelle, les râles rauques qui recouvrent les cris essoufflés, ses yeux brûlés par le sel des larmes, ses bras qui protègent son visage, et puis, plus rien. Ne subsistent dès lors que la douleur, la peine et la honte.

Une goutte de sueur se mit à perler sur son front. Alyss ne sut pas si c’était la peur ou la chaleur du soleil qui l’avait fait naître. À ce moment précis, elle s’en fichait. Dans un temps qui semblait suspendu, le fluide s’accrocha à son sourcil, roula lentement sur sa joue et s’écrasa à ses pieds. L’eau percuta le sol induré avec un son mat, sortant l’adolescente de sa torpeur. Alyss se retourna vivement, les sens alertés par le cliquetis de trois graviers roulant sur les tôles ondulées. Cela avait déjà commencé. Comment avait-elle pu se faire dépasser à ce point ? La vision était trop proche, presque instantanée. Alyss n’avait plus le temps de réfléchir. Elle savait qu’elle ne devait en aucun cas être atteinte. Pas cette fois, pas encore. N’écoutant que son instinct, elle s’élança dans la pente.

— La v’là ! Faut pas qu’elle s’échappe !

Les pieds de la jeune fille martelaient la terre jaune sale, soulevant des gerbes de poussière. Ses bottines maculées et hors d’âge menaçaient de rendre l’âme, mais il fallait qu’elles tiennent bon. Les cris se rapprochaient. Alyss serra les dents et allongea sa foulée. Elle glissait plus qu’elle ne courait dans la descente, dérapant sur les gravats, sacs et autres détritus abandonnés au vent de sable. Elle sauta par-dessus un muret de terre crue et pivota promptement derrière une clôture, bousculant au passage quelqu’un qu’elle ne prit pas le temps de reconnaître.

La femme brandit son poing fermé dans la direction d’Alyss. Pour qui se prend cette gamine ? C’était déjà assez dur comme ça de vivre dans le Ghetto. Et la matrone croyait fermement que, quand on avait passé un certain âge et acquis la laideur nécessaire à une relative tranquillité, on était en droit d’attendre son rendez-vous avec la mort sans être bousculée en pleine rue. Elle avait été suffisamment emmerdée toute sa vie et aspirait désormais à un peu de repos. Claudiquant à petits pas grinçants vers l’ombre de sa cabane, la vieille fut percutée de plein fouet par un des gosses des rues lancés à la poursuite d’Alyss. La tête de la femme heurta lourdement le sol tandis qu’une dizaine de pieds sales piétinaient sur leur passage le sang épais qui commençait à s’échapper de son crâne.

Alyss ne s’était pas retournée. Une longue mèche châtain vint se coller à la sueur déposée sur sa joue encore ronde de l’enfance. Rejetant ses cheveux en arrière pour se dégager les yeux, la jeune fille manqua de glisser sur une planche qui masquait une flaque brune. Les pieds mouillés, elle se rattrapa de justesse à un poteau incliné, arbre déraciné sous le poids de sa ramure de câbles filant vers quelques fenêtres entrouvertes.

Avec la chaleur, une croûte s’était déjà formée sur le cuir de ses bottes. La boue se fissura puis se détacha en fines plaques irrégulières sous les battements répétés des pieds d’Alyss. Le cœur de l’adolescente s’aligna sur ce bruit qui s’accélérait de seconde en seconde. Chaque pulsation heurtait douloureusement sa poitrine, rendant sa respiration sifflante. Combien de temps allait-elle pouvoir tenir à ce rythme ? La sueur ruisselait sur son corps frêle, imprégnant au passage sa chemise et son pantalon informes et brun clair, couleur de la terre du tell. Le meilleur des camouflages. La moiteur saline qui s’attachait à sa ceinture abrasait à chaque mouvement la peau fine de sa taille. Mais la distance entre elle et ses poursuivants augmentait. Ses efforts étaient récompensés. Car Alyss avait appris à courir vite.

De toutes parts, les imprécations fusaient :
— La Rêveuse, viens là ! De toute façon, on t’aura !
— C’est vrai, c’qui dit, le Singe ! On aura ta peau, la Rêveuse !
— Et on saura quoi en faire !

Ses poursuivants partirent dans un rire gras et essoufflé qui résonna entre les murs vides. À cette saison, la chaleur de la journée repoussait les habitants du Ghetto vers l’intérieur de leurs cahutes, plus fraîches car excavées dans la glaise. Ainsi, sans entraves, l’écho de ce rire sadique se répercuta sur les tôles et dans les gouttières. Il rebondit, métallique, dans une marmite située non loin d’Alyss. Le poil de la jeune fille se hérissa. Elle savait très bien que le Singe et ses complices n’allaient pas en rester à leurs derniers méfaits. Leur sauvagerie allait croissant avec les années. À la multiplication des sons et des cris de la course-poursuite, Alyss devina que ses tourmenteurs s’étaient séparés pour mieux refermer leur étau. Le Singe était futé, en effet, et sa malice malsaine avait eu tôt fait de le propulser à la tête des jeunes voyous du Ghetto. Mais Alyss savait désormais anticiper les coups.

Les gamins suivaient leur chef de manière aveugle. Ils le vénéraient, bien entendu, mais surtout ils le craignaient. Ils redoutaient ses humeurs et ses lubies, ses coups de sang et ses marottes. Combien s’étaient retrouvés à quatre pattes au bout d’une laisse, imitant les cris d’un raton de foire ? Combien avaient perdu, qui une oreille, qui un doigt, pour un mot de trop ? Et sans moyens pour réparer. Ça, c’était réservé aux grands. Mais les délinquants de la bande du Singe savaient que, malgré les risques, rester dans son sillage offrait certains privilèges. Comme l’accès aux artéfacts les plus rares du Ghetto. Voire à de la bouffe. Alors ils se pliaient à sa volonté. Le dernier caprice en date du Singe était de ratatiner la Rêveuse. Donc, ils allaient ratatiner la Rêveuse. Même si les gosses ne savaient plus très bien pourquoi. Elle avait déjà eu ce qu’elle méritait la fois précédente, cette chieuse. Franchement, les vauriens se demandaient ce que le Singe lui trouvait. Mais tous, y compris les plus jeunes, couraient, et continueraient à courir pour le Singe. Jusqu’à tomber de fatigue.

Après une bonne heure sous le cagnard, et ne sachant plus par où diriger ses pas, Alyss changea de stratégie. Elle grimpa lestement sur un appui de fenêtre et s’agrippa au rebord coupant d’un toit. Ses doigts hâlés se perlèrent de rouge. Elle verrait ses coupures plus tard. Pour le moment, l’adolescente continuait sa course à près de trois mètres du sol, rebondissant sur les tôles trop souples, évitant tour à tour linge étendu, câbles enchevêtrés et racines écrasées, qui séchaient dans la poussière entre les ondulations du métal. Au passage, elle tira plusieurs habitants de leur sieste, lesquels se mirent à gueuler de l’intérieur de leurs cabanes. La manœuvre n’avait pas pour but la discrétion. Alyss avisa un faîte plus élevé que les autres et embrassa les environs du regard. La plate-forme de la Zone 3, située au sommet du tell, était masquée par son éternel nuage de fumée brune. Elle recommençait à projeter son ombre sur le Ghetto, comme l’aiguille unique d’un cadran solaire titanesque. Midi était passé depuis un bon moment déjà, mais le jaune du ciel restait aveuglant. Alyss devait tenter de semer ses poursuivants en se réfugiant dans cette pénombre.

Un, deux… sept.

Il y avait encore sept types à semer. De ses harceleurs, il ne restait que les plus coriaces, ceux qui voulaient vraiment leur part du butin. Les autres avaient déjà dû abandonner la poursuite, par flemme ou par fatigue. Et c’était déjà ça de pris.

— Elle est là-haut, la petite pute ! Ne la ratez pas ! s’écria le Singe en pointant le toit du doigt.

Les cailloux recommencèrent à grêler sur les tôles. L’adolescente recula la fournaise du métal perçant le cuir de ses bottes. Elle redescendit promptement du toit et se cacha des regards derrière de grands draps tachés d’huile. Sept. Alyss possédait au fond d’elle-même la certitude que, cette fois-ci, elle allait s’en tirer. La touffeur de la venelle dans laquelle elle venait d’atterrir la poussait plus bas dans la pente, à la recherche d’un peu de fraîcheur pour sécher la sueur qui poissait ses frusques. Et pour souffler les miasmes de peur qui collaient encore à sa nuque. S’en sortir indemne. À ce moment, Alyss passa dans le côté obscur du tell.

Elle ne savait pas exactement quand cela avait commencé. Tout simplement, elle était née dans ce chaos. Chasseurs et pourchassés. Les uns pour se repaître de sang, de chair ou de malheur, les autres pour éviter les coups, les larmes ou même la mort. Tels étaient les habitants du Ghetto. La souplesse et l’agilité d’Alyss trahissaient de longues années passées à fuir dans les ruelles. Ses muscles fins et tendus étaient rompus à la course, mais son être restait brisé par une vie sans réconfort. Ses parents devaient l’aimer, certes, mais ils l’avaient élevée à la dure. Ou, plutôt, ils l’avaient laissée se frotter seule aux rochers du tell.

Au début, il y avait bien eu des brimades. De celles que les enfants cruels déversent par seaux sur leurs camarades plus petits et plus frêles, ou peut-être tout simplement plus dociles. Les adultes savaient très bien insuffler à leurs marmots le goût pour la bêtise. Très tôt, Alyss avait fait partie des victimes. Mais sitôt qu’elle eut treize ans et que son surnom eut été révélé, la violence des agressions à son endroit augmenta de jour en jour.

Ses pieds l’avaient entraînée dans la ville basse, faite de cabanes encore plus miteuses que celle habitée par sa famille au niveau 9. Encore un peu, et la jeune fille se serait retrouvée dans les bas-fonds, la section sans numéro. Un endroit dans lequel elle ne voulait pas retourner. Alyss avait encore en tête une partie de cache-cache qui avait mal tourné. Arrivée à la fin d’un interminable décompte, elle avait cherché en vain les autres enfants pendant un temps infini, avant de découvrir qu’elle était seule. Le jour était tombé. Tous étaient rentrés chez eux. Même Telm. Elle s’était perdue dans les bas-fonds du Ghetto, un lieu incertain pour une gamine de neuf ans. Alors que des regards avides avaient commencé à se jeter sur elle, une poigne d’acier lui avait saisi le bras. « Rentrons. » La morale que lui avait faite son père sur le chemin de la maison ne fut rien en comparaison de ce que sa mère lui avait réservé à son retour. Alyss savait à quel point il lui avait sauvé la mise. Une fois de plus.

Alyss était un peu désorientée. Les cris s’étaient tus, mais le silence implacable sous le soleil de plomb, au-delà de la zone de pénombre dans laquelle elle se trouvait, ne lui inspirait pas confiance. Sa peau humide frissonna sous le vent frais. Grelottante, elle slaloma entre les cours, où régnait une odeur fade, mélange d’eau croupie et de merde. La jeune fille ralentit pour feutrer son pas. Ses jambes, droites comme des cannes, menaçaient de la lâcher après l’effort consenti. Elle commençait aussi à avoir faim. Regardant tout autour d’elle, Alyss s’aperçut qu’elle était coincée dans une impasse étroite aux parois élevées et moisies.

Des bruits de pas se rapprochaient. Une voix.
— Où est-ce qu’elle est passée, cette petite pute ?
Le Singe. Un murmure pour lui-même. S’il était descendu aussi bas dans le Ghetto, c’était qu’il tenait à la victoire. Alyss vit son profil se découper à contre-jour lorsqu’il dépassa l’impasse dans laquelle elle était piégée. Pas d’échappatoire.

Soudain, un éclat bleuté attira son attention et invita l’adolescente à plonger derrière une pile de caisses défoncées. Elle s’aplatit dans la boue et suivit plus loin encore dans le noir l’étincelle bleue. Cette dernière luisait, falote, dans l’obscurité. Un étrange sentiment de douceur envahit Alyss. Elle était comme hypnotisée par cette lueur qui contrastait tellement avec le jaune et le brun du tell. Ce bleu légendaire avait la pure couleur d’un ciel d’été. En tout cas, c’était ce que disaient les gens qui prétendaient l’avoir vu un jour. En réalité, le ciel restait éternellement jaune des fumées qui s’échappaient du cœur du tell. D’autres prétendaient que le bleu était la couleur de l’eau propre de l’océan. Encore quelque chose qui relevait du mythe.

Alyss tendit les doigts pour atteindre l’objet et elle s’accroupit pour le saisir. La lumière bleutée s’enfuit. Un rat couina. Alyss retint son souffle.

Elle plissa les yeux et aperçut à travers une fente l’adolescent qui se tenait à l’entrée de l’impasse. Âgé de seize ans à peine, le Singe arborait pourtant le rictus pervers de ceux qui en savent trop. Son corps était marqué par nombre de souvenirs.

Son œil gauche, crevé trois ans plus tôt pendant sa Révélation et aussitôt changé, venait tout juste d’être amélioré. Le nouveau, fait de métal et de câbles fixés à son crâne rasé, vrombissait en tous sens dans l’orbite désormais morte. Pourvu qu’il ne me voie pas, se répétait la jeune fille. Le Singe hésita, pénétra dans l’allée sombre, et appuya sa main valide contre l’un des murs. Il braqua subitement la tête dans la direction de la cachette d’Alyss. L’avait-il vue ? L’avait-il entendue ?

— Hé ! le Singe… Tu l’as trouvée… ?

Le Singe détourna la tête. Un de ses acolytes l’avait rejoint. À la respiration saccadée et sa façon de s’ébrouer, Alyss devina qu’il était prêt à relâcher ses efforts.

— Nan, pas encore, mais ça ne devrait plus tarder, maintenant, répondit le Singe, agacé. L’est pas loin. Elle a dû se cacher.
— Parce que je commence à fatiguer… moi…, se plaignit le suiveur.
— Ta gueule. Tu continues à chercher.

L’autre type ne pipant mot, le Singe reprit plus fort, et pour sa proie :
— La Rêveuse ! On sait que t’es quelque part par là ! Alors montre-toi, qu’on puisse vraiment commencer à s’amuser. À moins que tu préfères jouer à rat perché ? Hein, ma petite ratte, que tu aimes te brûler les papattes sur les toits ? Je vais t’en donner, moi, de la chaleur !

Les deux adolescents se mirent à alterner petits cris et claquements de langue obscènes. Alyss déglutit. Ne pas bouger, ne pas respirer. Elle eut du mal à retenir les heurts de son cœur. Et son souffle qui était encore coupé par la course effrénée. Elle repensa furtivement à la lumière bleue et mobile qui lui avait sauvé la peau quelques minutes auparavant. Mais Alyss devait se concentrer sur le Singe.

Visiblement, le délinquant n’avait pas trouvé autre chose qu’un œil d’entrée de gamme, sans amélioration aucune qui aurait permis de détecter Alyss dans la pénombre. Les meilleures pièces se trouvaient plus haut dans les pentes, plus près de la plate-forme de la Zone 3. Pour les atteindre, il fallait passer plusieurs points de contrôle, ce qu’à l’évidence le Singe n’avait pas encore réussi à faire. Une chance supplémentaire pour Alyss.

Au poids du métal, le corps du Singe pouvait déjà se monnayer à bon prix au marché noir. Ses crimes servaient à réparer la machine, laquelle était utilisée à son tour pour les commettre, comme dans une boucle sans fin. Pour son malheur, Alyss faisait partie pour lui de cette boucle infernale. Ses bras portaient encore les stigmates blanchis de brûlures. Jouer à torturer ses victimes était ce que le Singe aimait le plus. Mais depuis que l’adolescente avait reçu le surnom de la Rêveuse, ces simples cicatrices étaient devenues bien futiles : tous lui crachaient dessus désormais, ou bien l’évitaient. Inutile, bonne à rien. Voilà ce qu’elle était devenue du jour au lendemain : une paria.

Si la violence des adultes était atténuée par l’aura que dégageaient ses parents, et qui la protégeait dans une certaine mesure, un type comme le Singe n’en avait cure. Tout le monde lui fichait une paix royale. Pas de plainte, pas de poursuite. Car chacun lui devait un service. Pour l’un, un objet rare dégoté on ne voulait savoir où ni comment, pour l’autre, un mauvais voisin terrorisé pour longtemps. Sa débrouillardise, à défaut d’un laissez-passer pour les hauteurs du tell, lui offrait un droit à l’impunité. Et le jeune délinquant en profitait pour se servir grassement au passage. L’amertume gagna Alyss. La dernière fois qu’ils l’avaient chopée, lui et ses copains, ils avaient découpé ses vêtements au couteau, l’écorchant à loisir. Les estafilades les plus profondes avaient même nécessité quelques points de suture. Alyss s’était retrouvée presque nue au milieu de la rue, un jour de marché. Le Singe avait alors pointé son couteau vers le ciel et exhorté la foule à rire, tel un roi commandant à ses sujets. Et le Ghetto avait ri.

Alyss savait que, si jamais le Singe l’attrapait encore, ce serait bien pire. Car cela pouvait toujours être pire. Le silence était retombé, étouffant. La jeune fille tendit l’oreille. Plus rien. Ses harceleurs s’étaient éloignés, et avec eux leurs imitations de rongeurs en rut. Le temps s’égrenait avec lenteur, fidèle et impassible. L’ombre de la Zone 3 se faisait désormais plus longue, et avec elle se prolongeait l’angoisse des sévices promis par le Singe et son suiveur. Alyss n’aimait pas cela. Ses narines étroites palpitaient comme celles d’une bête traquée. Ce qu’elle était, au demeurant. Un vulgaire quartier de viande jeté en pâture à des animaux plus féroces qu’elle. De véritables prédateurs.

Ce qu’Alyss ne savait pas, c’était que si le Singe était devenu le Singe, c’était au prix de tourments similaires. Né trois années plus tôt au niveau 11, il n’avait pas eu besoin de sortir de chez lui pour apprendre à devenir un dur. Dehors, dans la rue, c’était la liberté. La belle vie, quoi ! Ses premières réparations, il les devait à son père. Ce dernier avait la main leste et la lame facile. Le Singe avait alors compensé sa faible carrure par une certaine ingéniosité. Ce n’était pas très difficile, en fait, vu le nombre de débiles qui grouillaient dans le Ghetto. La plupart de ses congénères n’étaient bons qu’à dire « oui » à tout ce qui était gueulé plus fort. L’adolescent avait donc passé l’épreuve de la Révélation haut la main et gagné ses galons de cerveau retors. Même s’il en voulait encore à son père, il était très fier de ce qu’il était devenu : un prince parmi les mendiants. Sa cour était constituée de la somme de ses débiteurs, sa garde rapprochée de gamins des rues. Plus influençables. Son palais restait néanmoins une cabane faite de terre et de planches, à peine améliorée par une connexion au Réseau. Et par la présence à long terme d’un relié endetté jusqu’à l’os pour la faire fonctionner. Son père lui foutait désormais une paix royale. Surtout depuis qu’il avait succombé à une surprise mortelle que son fils lui-même lui avait concoctée. À l’évocation de ce dernier souvenir, le Singe sourit.

Plusieurs heures passèrent. Alyss resongea alors à sa vision. Elle était déjà bien au-delà de ces moments et lieux qui lui étaient apparus. Un soupçon d’espoir naquit alors : celui de pouvoir rentrer chez elle en un seul morceau. Peut-être que ceux qui la chassaient avaient enfin renoncé. Une brise légère s’engouffra dans la venelle, annonçant la fin de l’après-midi. Pendant son attente, Alyss avait eu le temps de bien réfléchir. Avec sa carrure de souris, elle n’aurait eu aucune chance de s’en tirer. Et ce n’était pas avec le canif qui pendait à sa ceinture qu’elle aurait pu se défendre contre ses agresseurs. Au mieux, sa lame de dînette se serait cassée, au pire elle aurait été retournée contre elle. Ses parents lui avaient souvent répété que courir très vite et savoir bien se cacher étaient les deux piliers de la survie lorsqu’on était née fille. Alyss avait récité cet enseignement tel un mantra et l’avait appliqué à la lettre. Ses yeux s’étant habitués à la pénombre, elle étudia soigneusement les murs de l’impasse. Ils se rejoignaient en un angle aigu et semblaient offrir des prises valables. Les débris des caisses derrière lesquelles elle s’était cachée pourraient également servir d’appui. Elle allait s’enfuir par les toits.

La jeune fille sonda une dernière fois le Ghetto. Les heures plus fraîches de la soirée annonçaient la sortie de ses habitants. Les ruelles s’animèrent. Par-ci tintaient les récipients servant à puiser l’eau pour le lendemain, par-là remontaient les caquètements mécontents de poules transbiotiques que personne n’osait manger et que chassaient du pied les hommes partant pour quelque besogne. Enfin, des piaillements d’enfants émergeant d’une sieste trop longue et imposée émergeaient des cabanes de planches. L’adolescente enviait ces derniers, car ils avaient encore l’âge de l’indifférence. Mais viendrait tôt ou tard le moment où ils devraient prouver leur utilité à la communauté. Sur ces pensées, Alyss se leva en tirant sur ses jambes ankylosées. Elle devait profiter du vacarme ambiant et de la foule des ghettards pour prendre la tangente. Elle s’appuya sur les deux murs au fond de l’impasse et atteignit rapidement les hauteurs.

Cette petite pute ne pouvait pas lui échapper. Mais ce n’était pas avec cette grande niquedouille de Casse-Noisette qu’il allait réussir. Ce dernier avait certes de la poigne, mais il était loin de posséder un cerveau. Le Singe se demanda où avaient bien pu passer les autres. De toute façon, il saurait le leur faire payer quand cette partie de chasse serait finie. Pour en rajouter, il commençait à avoir sérieusement la dalle. Et cela le mettait encore plus en rogne.

— Casse-Noisette, passe par-derrière, lui ordonna-t-il.

Le géant s’exécuta et fit le tour du pâté de cahutes au pas de course. Mieux valait pour lui montrer un peu de cœur à l’ouvrage. Ses grandes jambes lui avaient permis de ne pas trop se laisser distancer par le Singe. Comme tout le monde semblait s’être perdu ou avoir abandonné la poursuite, Casse-Noisette espérait secrètement, mais sans trop y croire, que son zèle à la tâche lui vaudrait quelques faveurs de la part de son supérieur. Un peu de bouffe, du saccharil… Une fille, peut-être ? Se faire payer en nourriture ou en dope, c’était déjà bien, en soi. Mais peloter de la femelle, c’était encore mieux ! Son sourire benêt se figea toutefois lorsque trois autres gamins, qui n’avaient pas cessé de courir, le rejoignirent en crachant leurs poumons :

— On n’arrive pas trop tard… au moins… ? Casse-Noisette ne leur répondit pas.

Alyss entendit le Singe donner ses ordres au fur et à mesure que les voyous arrivaient. Elle était désormais cernée. Elle longea prudemment le mur au bas duquel elle venait de sauter. Casse-Noisette et trois autres gamins venaient à sa rencontre. Elle devait les éviter à tout prix. Mais comment ? La lueur bleue surgit alors du renfoncement d’un mur de l’autre côté de la rue. Si elle m’a aidée une fois, pourquoi pas deux, songea Alyss. Elle voulait vraiment savoir ce qu’était ce bidule, et pourquoi elle ne l’avait jamais vu auparavant, ni en vrai, ni en rêve. Mais pour le rejoindre, elle devait traverser à découvert. Trop risqué. La curiosité l’emporta. L’adolescente prit son courage à deux mains et courut jusqu’au mur.

— Ça y est, on la tient !

Alyss se retrouva acculée. De toutes parts convergeaient ces gamins qui lui voulaient tant de mal. Elle se sentit soudain oppressée. C’était comme si toute la haine engendrée par la frustration de ne pas l’avoir chopée plus tôt se muait en langues avides, rampant au sol pour lui entraver les pieds. Ses harceleurs reprirent leurs cris de rats en rut. Alice se plaqua contre le mur, les bras écartés et le souffle court. Son regard farouche accusait la fatigue. Cela ne peut pas se dérouler ainsi. Elle avait pourtant fait le nécessaire pour ne pas en arriver là. Cette lumière bleue venait-elle de la trahir ? La masse formée par les jeunes délinquants et les badauds attirés par leurs cris s’écarta par le milieu, laissant passer le Singe :

— Tu nous as bien fait courir, la Rêveuse.

Alyss ne dit rien, hypnotisée qu’elle était par le reflet de la lame que tenait la jeune crapule. La foule retenait son souffle, oscillant entre curiosité malsaine et envie de se dérober. Le Singe tourna le dos à la jeune fille terrorisée et, dans son langage le plus châtié, gage de son aura, s’adressa au Ghetto :

— Mesdames et messieurs, pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore, j’ai le plaisir… que dis-je ? J’ai l’immense honneur de vous présenter la Rêveuse ! Créature dont ni le physique ni la tête ne sont utiles pour nous, durs travailleurs du tell. Comme son nom l’indique, la Rêveuse passe le plus clair de son temps à traîner le nez en l’air, mangeant la nourriture que nous autres, braves gens, gagnons si durement à la sueur de nos fronts. Pour son bien, et celui de notre communauté tout entière, je vous propose, mesdames et messieurs, de nous la rendre appréciable en lui trouvant de nouvelles fonctions.

Le Singe se retourna vers Alyss et saisit brutalement le bas de son visage de poupée à demi caché par ses cheveux. L’œil de l’adolescente s’alluma sous le coup d’une colère sourde. Le jeune homme la traîna au milieu de la rue et l’exhiba tel un animal de foire :

— Voyez comme sa chair est délicate. Garantie cent pour cent pure bidoche humaine. Aucune réparation ! Vous, monsieur, et vous aussi, monsieur, je suis sûr que vous avez une idée de ce à quoi elle pourrait servir ! proposa le Singe en soulevant les mèches châtain avec la pointe de sa dague.

Mais alors que le Singe continuait son argument, sous les « oh ! » et les « ah ! » de la foule, une voix dure s’éleva :

— Ça suffit, le Singe ! Et vous tous, dégagez vos fesses ! Y a rien à voir par ici, foutez le camp !

Alyss reconnut son père qui se frayait un chemin entre les badauds interloqués.

— Mais bien le bonsoir, camarade Artificier ! Tu viens chercher ta fille, peut-être ? La coquine s’était encore perdue. Heureusement que moi et mes gens avons tenu un œil sur elle. Si tu savais ce…
— Ferme-la, le Singe ! Et épargne-moi tes conneries, pour une fois.
— Ça va… Si on ne peut même plus plaisanter cinq minutes.

Les curieux, les croches et autres habitants malpropres des pentes étaient retournés à leurs occupations vespérales. Casse-Noisette et les vauriens du Singe n’avaient pas demandé leur reste et avaient filé au plus court. L’Artificier referma sans ménagement ses doigts métalliques sur le bras de sa fille, laquelle émit un couinement de souris. Il reprit, alors en direction du Singe :

— Que je ne t’y reprenne pas à emmerder la Rêveuse. On avait un accord, non ?

Alyss n’en croyait pas ses oreilles. Son père était allé pactiser avec ce diable de Singe pour qu’il lui fiche la paix. Mais apparemment, ce qu’il lui avait offert n’était pas suffisant. Le Singe haussa simplement les épaules, l’air innocent.

— Changeons de sujet, poursuivit l’Artificier. Tu as les dernières pièces que je t’ai demandées pour ce soir ?
— Ouais, m’sieur ! répondit l’adolescent en mimant un garde-à-vous qui se voulait comique.
— Tout est prêt de ton côté, au moins ? Nous ne devons en aucun cas être en retard.
— Tout est paré pour le grand feu d’artifice !

Les deux hommes se toisèrent. Non par respect mutuel, mais plutôt par défiance, l’un ne sachant pas ce que l’autre avait réellement en tête. Si le Singe pouvait devenir nuisible à moyen terme, l’Artificier ne pouvait pas s’en passer dans l’immédiat. L’opération du soir devait réussir et, sans son appui pendant les préparatifs, l’équipe de l’Artificier aurait pris beaucoup de retard. Après, il pourrait éventuellement songer à se débarrasser du Singe. Ni vu ni connu. Un simple accident qui, même s’il pourrait temporairement engendrer quelques problèmes d’approvisionnement, allait surtout amener une bouffée d’oxygène auprès de tous ses débiteurs. Même sa fille Alyss pourrait peut-être en bénéficier.

De tout cela, le Singe se doutait, mais pour l’heure il n’en avait rien à foutre. Un gros coup se préparait, et il voulait en être. Le soir même, il avait rendez-vous avec l’adrénaline des choses interdites. Il y aurait sûrement de la castagne, mais l’adolescent y était habitué et ne la redoutait pas. Par-dessus tout, il allait enfin gravir les pentes du tell, passer les points de contrôle, et grappiller quelques bonnes trouvailles en chemin ! Comme beaucoup d’autres, il nourrissait le rêve d’atteindre, une fois dans sa vie, la plate-forme de la Zone 3. Sans pour autant lui-même partir. Il y avait trop d’affaires juteuses à faire dans les pentes.

Alyss les observait en silence. Elle avait du mal à encaisser que son père eût besoin d’un type pareil. À l’évidence, une importante opération était en préparation, mais la jeune fille n’en connaissait pas la teneur exacte. Tout juste avait-elle vu son paternel sortir le soir à une fréquence plus élevée, ne rentrant que très tard dans la nuit. Elle savait qu’il faisait partie d’un comité de soutien aux familles du Ghetto, mais elle ne connaissait rien de la place exacte qu’il y tenait. Elle en savait encore moins sur le rapport qui existait entre le comité et les activités du Singe.

— On se retrouve au point P-12 à 21 h. Sois à l’heure, précisa l’Artificier. Quant à toi, ma fille, tu bouges tes pieds et tu me suis.

Le trio se sépara. Sur le chemin du retour, Alyss et son père restèrent silencieux. Le regard interrogateur et déçu que lui lançait sa fille tenait lieu de gifle. L’Artificier n’avait pour autant pas à se justifier auprès d’elle. Elle ne comprendrait pas, de toute façon. L’homme regarda droit devant lui, son gant de fer toujours rivé au bras de sa petite. Il entraîna son poids plume dans la montée qui les menait à leur maison. Qu’importe s’il lui faisait mal. Elle n’avait rien à foutre toute seule dehors. Il le lui avait déjà suffisamment répété. Il avait d’autres choses à gérer que ses marmots. Merde, des gens comptaient sur lui ! Regrettant au fond de lui ces ecchymoses que ses doigts d’acier, malhabiles, allaient faire fleurir sur la peau de son enfant, l’homme serra les dents et avança de plus belle.

Alyss baissa la tête qu’elle avait désespérément tenté de lever au-dessus de l’épaule de son père. Il faisait presque nuit. Un vent plus frais s’élevait de l’ouest, chargé d’humidité. Un orage se préparait, qui allait enfin étancher la soif du tell et faire retomber la poussière. Il était temps, car les puits menaçaient de tomber à sec, à l’instar des greniers. Tout comme le faisaient les nuages, l’adolescente retenait ses larmes. Son bras droit la faisait de plus en plus souffrir sous l’étau de la pince de fer. Mais c’était surtout l’impression amère d’avoir été humiliée qui la tourmentait le plus. Aucun mot de réconfort de la part de son paternel n’était venu la consoler. L’injustice lui brûlait les yeux. Elle les leva vers les premières étoiles et, dans une prière silencieuse, demanda réparation à qui voudrait bien l’écouter.

Une comète fila au loin sous la lune naissante.

Ce fut à mi-chemin que son père brisa enfin le silence :
— Alyss, ton comportement devient intolérable !
— Mais, papa ! protesta-t-elle.
— Silence ! Tu te tais et tu m’écoutes ! la coupa l’Artificier en resserrant plus encore l’étreinte de sa pogne.

Mais Alyss ne l’écoutait déjà plus. Elle le regarda fixement ne pas la regarder. C’était comme si tout son sang était retourné vers l’intérieur de son cœur, la laissant exsangue et le souffle coupé. Elle avait subitement blêmi, attendant la sentence. Confuse, elle déporta son attention à leurs pieds et s’aperçut que son père portait de nouvelles bottes. Elles étaient en cuir et renforcées par des plaques de métal. Quelques dispositifs étaient fixés à l’arrière. Des améliorations mécas ? L’Artificier n’était pas coutumier de ce genre de luxe, et Alyss en déduisit que l’événement qu’il préparait pour ce soir revêtait un caractère plus que spécial. Elle regarda ses propres bottines, que la course du jour avait fini de fusiller. Leurs semelles avachies laissaient désormais passer l’air au niveau des coutures qui avaient craqué, et leurs languettes pendantes les faisaient ressembler à deux rats éreintés.

— Tu m’écoutes, oui ? s’indigna son père en la soulevant presque de terre.

L’adolescente n’osa pas lui répondre. Elle se contenta d’opiner du chef, sans vraiment savoir de quoi était constitué le sermon. La rue exhalait ce parfum de terre, de sueur et de déjections si caractéristique du tell. Alyss trouva cette odeur de misère réconfortante, car elle ne connaissait qu’elle. Cette traversée de ce Ghetto, même à peine éclairé par de rares lampes à magnec vacillant sous le coup de bourrasques, la rassérénait néanmoins. La lumière révélait des inscriptions sur le bardage des cabanes, réaffirmées chaque jour à la craie blanche, et qui indiquaient le nom ou le métier de leurs occupants. Un coup de chiffon permettait de faire changer les maisons de propriétaires. Le plus souvent en fonction des décès, et, parfois, de la lente ascension des familles vers la Zone 3. Même si depuis quelque temps celle-ci semblait paralysée.

La vue familière de leur cabane fit sortir Alyss de ses pensées. La douleur de son bras ankylosé joua le rôle de piqûre de rappel quant à ce qui l’attendait une fois rentrée.

— Toi qui faisais ma fierté ! poursuivit son père.

Alyss fut blessée que son père emploie passé. Il ajouta en ouvrant la porte :
— Regarde l’exemple que tu donnes à ton frère et à ta sœur !

Assis sur le tapis placé devant le poêle à magnec éteint, Rali et Tilia, de six et huit ans ses cadets, cessèrent leurs jeux et observèrent la scène avec de grands yeux. Une voix féminine s’éleva au-dessus des cris :
— Mais qu’est-ce qui se passe ?
— C’est Alyss ! explosa l’Artificier. Elle était encore en train de se faire courser par l’autre Singe !
— Lâche-lui le bras, reprit la Receleuse. Et toi, ma fille, quelle idée tu as de traîner là-bas ? Tu sais pourtant que c’est dangereux ! Et tu as vu dans quel état sont tes vêtements ? enchaîna-t-elle en lui essuyant le visage avec le revers de sa manche. Débarbouille-toi et va te changer tout de suite ! Tu pues la crasse et la merde, ma fille !
— En plus, elle ne m’écoute même pas quand je l’engueule ! Si c’est pas un monde, ça !

L’Artificier pointait un des doigts de sa pince d’acier vers sa fille tout en regardant sa femme. Il était loin le temps où cette main caressait affectueusement la tête de son aînée.

Il reprit ses ronds sur le plancher. Alyss en profita pour s’éclipser.

— Elle est imprudente et inconséquente ! poursuivit le père. Pour sûr, il lui va comme un gant, son surnom ! Hein, la Rêveuse ? jeta l’Artificier à travers la bâche de séparation. Je ne sais vraiment plus quoi faire de toi !
— Maintenant, ce serait bien que tu te calmes un peu. Ta journée est loin d’être terminée. J’ai préparé ton paquetage pour ce soir. J’y ai mis les derniers bâtons de milho.

Alyss nettoya rapidement ses plaies dans une bassine d’eau, avant de resserrer avec soin le bandage qui dissimulait ses petits seins naissants. Puis elle attrapa, dans une des valisettes empilées en guise d’armoire, un débardeur propre et une chemise ample qu’elle passa à la hâte, ainsi qu’un pantalon informe qu’elle ceintura du mieux qu’elle put. L’adolescente écoutait discrètement sa mère poursuivre sur le ton de la conversation :
— Et tu ne sais pas la nouvelle ? La Chamane est morte aujourd’hui, écrasée par une bande de gamins enragés qui chassaient un rat.
— Et quel rat !
— Tu crois qu’on pourrait négocier avec son remplaçant qu’Alyss repasse sa Révélation ?
— Impossible ! Tu sais bien ce qu’il en coûte d’être rebaptisé !
— L’autre, là, ce fils de reliés, il l’a bien fait… Comment il s’appelait, déjà… ? Après tout, elle est loin d’être idiote, cette enfant.
— Tais-toi, femme !
— Elle était peut-être trop jeune ?
— Suffit, je te dis ! hurla le père. Notre fille a de qui tenir : tu n’écoutes rien, toi non plus ! Quoi d’étonnant à ce qu’elle se soit retrouvée à l’étalage, vendue comme un tas de bidoche !

La colère de l’Artificier était à son comble. Les planches tremblèrent et les petits restèrent pétrifiés, stupéfaits par cette ire inhabituelle. Alyss eut un haut-le-cœur. Sa famille la dégoûtait. Un père qui ne savait plus se contrôler, une mère qui s’écrasait devant les hauts cris du patriarche, et des marmots trop petits pour comprendre quoi que ce soit. Il fallait absolument que l’adolescente parte, car elle était devenue en quelques mois la pomme de la discorde. En effet, Alyss rêvait beaucoup. Mais surtout de s’en aller très loin. De vivre enfin l’aventure ! Elle était intimement convaincue qu’une fois sortie du Ghetto elle pourrait marcher sur chaque centimètre carré du monde, monde qu’elle devinait immense. Et voir le bleu de l’océan. Mais pour l’heure, elle ne savait pas encore comment sortir de là. Et l’évocation de son échec acheva de faire monter une bile âcre dans sa gorge.

— Tu vois ce que je te disais ! Elle est de nouveau dans la lune, là !

Alyss reparut dans l’entrée, songeuse, pas encore décidée à braver son paternel. L’Artificier donna une tape sèche sur l’occiput de sa fille avant de reprendre :

— Je la prends avec moi ce soir. C’est pour son bien. La frotter à la réalité des pentes devrait lui mettre un peu de plomb dans la cervelle.

Comme si je ne m’y étais pas déjà assez confrontée, pensa Alyss.

— Mais tu es fou ! s’offusqua la Receleuse. C’est bien trop dangereux. Surtout depuis qu’elle a ses crises !
— Ma décision est prise, et je ne reviendrai pas dessus ! Sors ses affaires.
— Y compris les bottes ?
— Y compris les bottes.

La mère s’exécuta en silence, écrasant une larme furtive d’un revers de manche. En moins d’une minute, elle fit apparaître comme par enchantement un autre sac à dos et une paire de bottines. Le regard étonné d’Alyss passa de ces dernières aux pieds de son père. Les chaussures étaient la réplique exacte de ses bottes à lui, améliorations mécas incluses, mais plusieurs tailles en dessous. La jeune fille releva la tête vers l’Artificier et le scruta d’un air interrogateur.

— Je te les avais commandées pour fêter ta Révélation. Je devais te les donner plus tôt, mais les as-tu un jour vraiment méritées ? grogna l’Artificier en se frottant les sourcils. Et la quincaillerie, là, à l’arrière, ça sert à sauter plus haut.

Alyss ne savait pas si elle devait le haïr de l’avoir privée de ce superbe cadeau pendant tout ce temps, ou bien le remercier de le lui avoir donné quand même. Ces bottes lui auraient bien servi aujourd’hui, au lieu des semelles rafistolées qu’elle se traînait aux pieds !

L’adolescente se chaussa avec appréhension, se doutant de ce qui l’attendait Elle tiqua quand les fines aiguilles des capteurs de pression s’enfoncèrent dans ses plantes de pied, mais elle n’en laissa rien paraître.

— On y va, lui intima son père.
— Un instant, s’il vous plaît !
La Receleuse retira son collier et le passa d’autorité autour du cou de sa fille.
— Mais, maman ! Ton pendentif !
— Ne discute pas, Alyss. Prends-le, c’est tout !

Alyss glissa l’amulette de terre sous sa chemise et se fit serrer très fort dans les bras de sa mère. Elle embrassa son frère et sa sœur.

— Mets ta cape, lui dit sa mère. Il va encore pleuvoir de l’huile ce soir.

Alyss et son père sortirent sous le regard de la Receleuse. Celle-ci referma lentement la porte, dans un soupir qui trahissait à la fois ses craintes et sa résignation. Elle s’appuya contre le chambranle et ferma les yeux, tellement fort que cela lui fit mal. Quand les larmes eurent renoncé à déborder de ses paupières, elle rouvrit les yeux et observa ses deux benjamins, toujours assis sur le tapis. Avec le retour du silence, ils reprirent leurs jeux innocents, comme si rien ne s’était passé. Et cette vision la rassura.

Dehors, le vent continuait de souffler la poussière du tell. Les premiers éclairs lardaient le ciel à l’horizon. Un holodrone de la propagande officielle du GCU, le Gouvernement Central d’Utica, s’arrêta à la hauteur du couple père-fille et projeta son immense réclame en trois dimensions.

Utica, votre rêve à portée de main! susurra une voix de femme aux accents métalliques.
— Foutaises ! lui répondit l’Artificier en brandissant son poing d’acier dans la direction de l’holicône.

Les images montraient une ville incommensurable. Des passerelles végétalisées couraient entre des gratte-ciel faits de rhodolène et de tixtane. Déambulant au milieu d’un bestiaire fantastique, des hommes et des femmes en bonne santé et aux habits colorés et propres souriaient en se tenant par la main.

Utica, reprit la voix, la cité du bien-être éternel. Inscrivez-vous dès maintenant au point de contrôle le plus proche et venez nous rejoindre!

La projection s’arrêta, l’holodrone remballa sa lentille verte et repartit plus loin, où la lumière et le son se répétèrent à l’identique. Chaque soir, à la tombée de la nuit, les holodrones venaient hanter le tell. Alyss s’arrêta, fascinée par leur ballet. Mais la main de son père sur son épaule lui commanda bien vite d’avancer.

— Quand je pense qu’ils veulent nous faire gober ça ! Qui peut croire que c’est aussi simple de partir de ce trou pourri ?

Seules deux possibilités s’offraient aux habitants pour quitter le tell. La plus courante était par la petite porte et les pieds devant. L’autre était de passer par l’embarcadère au sommet de la Zone 3. Mais peu y avaient droit, il fallait attendre son tour, et personne n’entendait plus parler de ceux qui cédaient à cette tentation. Partir pour Utica. Et ne jamais revenir. Qui pouvait raconter ce qu’il avait vu au-delà des hauts murs qui ceinturaient les bas-fonds et signalaient la limite du Ghetto ? Une fois le portail d’entrée franchi, personne ne semblait pouvoir sortir de ce pourrissoir que constituaient les pentes.

Alyss ne connaissait pas le Ghetto de nuit. Partout où son regard se posait, elle ne voyait que des visages émaciés, des bouches édentées, des yeux criant à la faim et au meurtre. Ces gens-là ne pouvaient espérer aucun salut. Dans les rues animées, des portes claquaient sur les faces ternes, dissimulant de bas commerces. Alyss rabattit la capuche de sa cape et enfonça sa tête dans ses épaules. À l’angle d’une ruelle, son regard croisa celui de deux crasseux. Mi-vagabonds, mi-conteurs, leur talent résidait dans leur capacité à se nourrir de l’air du temps sans peser sur personne. Ils étaient surtout la mémoire du Ghetto. C’était cette mémoire qui empoissait les pentes. En la cultivant, chacun se retrouvait prisonnier d’un carcan de principes que seule la loi du plus fort avait édictés.

L’histoire de la Zone 3 était avant tout celle d’un exode. Celui de millions de personnes, dont les aïeux d’Alyss faisaient partie, eux qui avaient fui la misère et les terres rendues infertiles par les pluies d’huile de pierre plusieurs décades auparavant. Un pied devant l’autre vers l’inconnu, à défaut de rien. Car l’incertain était toujours quelque chose de tangible. Le néant, quant à lui, demeurait insaisissable. Après des années d’errance, ils avaient échoué tels des naufragés au pied de ce qui était désormais le Ghetto.

Cela s’était passé bien après l’explosion qui avait sonné la fin de la Dernière Guerre, que les parents d’Alyss n’avaient pas connue, que leurs parents, leurs grands-parents et même leurs arrière-grands-parents n’avaient pas vécue. Peu de temps après la catastrophe, le vent acide avait propagé la rumeur de l’émergence d’un leader. Et avec lui l’espoir était revenu. Protée avait bâti la Zone 3, accueilli, nourri et protégé toutes les créatures qui s’y étaient réfugiées. Mais toutes n’y étaient pas arrivées et toutes n’y étaient pas entrées. Les plus atteints par la maladie ou la folie, ceux qui n’étaient ni forts ni bien portants, étaient restés en route. Quant à ceux qui étaient arrivés en vue de la Zone 3, mais dont le pedigree et l’état d’esprit belliqueux s’accordaient mal à la constitution d’une colonie de survivants, ils avaient été abandonnés au pied de l’enceinte de béton. Pour quelques humains sauvés, combien de squelettes blanchis derrière les barbelés ?

Cette histoire avait été partagée par tous, et leurs descendants se devaient de la connaître par cœur. Une histoire qui relevait désormais du mythe. Protée avait aussi promis de rebâtir un monde nouveau, un monde plus beau vers lequel tous ses enfants pourraient partir un jour. Le guide avait alors fait grandir un embryon de cité, quelque part dans l’océan. Car c’était dans l’eau que tout avait commencé et que tout devait recommencer.

Mais au fil des années, des masses humaines, affamées et toujours plus nombreuses, s’étaient écrasées par vagues successives au pied du Ghetto, repoussant toujours plus loin la plate-forme d’embarquement de la Zone 3.

Et tous rêvaient d’Utica.

Chapitre 2 – Alyss remonte la pente

Une odeur de viande brûlée. La saveur qui tombe dans sa bouche, fade et connue. Une musique électrique et diffuse, recouverte par des doubles battements saccadés. Un son arythmique qui semble se faire grignoter peu à peu, amplifiant la cacophonie générale. Pas d’image. Seulement un bourdonnement indistinct peuplé de points vermeils. Un mal de tête. Un cerveau qui tourne au ralenti. Une fréquence qui augmente, des pulsations qui rendent la tension insupportable. Une chaleur étouffante. Ses mains qui la guident et saisissent ce qui semble être des fils tendus vers le ciel. Une progression lente au travers de câbles et de filins de plus en plus inextricables. Une chose qui se cache, là, juste derrière. Sans se laisser voir ni sentir. Son bras au travers d’un dernier faisceau. Le contact de trop. Le couperet incarnat qui s’abat. Des myriades de carapaces qui déferlent le long des câbles et se lancent à l’assaut des corps. Des mandibules qui fouillent les chairs avec avidité et qui en détachent des copeaux carrés et incandescents. Désintégration. Des lentilles rouges qui clignent en tous sens dans un concert suraigu. L’appel de la mort.

— Alyss ! Alyss ! Réveille-toi, bon sang !

La jeune fille ne se souvenait que de bribes du trajet qui les avait menés un peu plus tôt à la première station du funiculaire. Elle avait suivi son père, telle une automate, jusqu’à la lisière des bas-fonds pendant qu’il lui avait débité à voix basse mais déterminée son sempiternel discours sur l’engagement politique, l’assistance aux familles, la lutte pour la liberté. Et aussi, évidemment, sur les mensonges du GCU, le Gouvernement Central d’Utica. Ils avaient aussi mangé les bâtons de milho, ce qui avait temporairement calmé leur faim.

— Tu sais, Alyss, c’est important de croire en quelque chose de plus grand que soi. Tiens, maintenant que tu as ce surnom à la con, la Rêveuse, tu pourrais rêver utile. Tu devrais penser plus loin, à l’avenir, au tien, à celui des autres.

Alyss, toujours déconnectée, suivait son père sans un mot. L’Artificier lui jeta un coup d’œil rapide avant de poursuivre d’un ton las :
— J’espère que tu arriveras à trouver ta place dans la communauté, la Rêveuse. Car il n’y a pas d’ailleurs. Il n’y a pas d’Utica. C’est d’ici, de la Zone 3, qu’il faut rebâtir ce putain de monde.

Alyss suivait, le nez en l’air, le ballet ordonné et habituel des holodrones du GCU. L’Artificier la regarda, exaspéré, avant de continuer en agitant le poing en direction des engins volants :
— Ce que je crois, moi, c’est qu’Utica, tout ça, là, c’est que de la merde en barre et de la poudre aux yeux. Pour qu’on baisse tous la tête et qu’on continue à bosser sans moufter, dans l’attente d’un monde meilleur. Pendant que ça profite à d’autres. Une fausse liberté de mouvement qu’on a là.
» Avec les gars, on est persuadés que ça n’existe pas, Utica. Un mythe pour les gogos, ni plus ni moins. Nous, ce qu’on va faire, c’est démonter tout ça, boulon par boulon, et prouver aux gens qu’on peut se débrouiller seuls et vivre dignement dans le Ghetto. Il est mort depuis longtemps, l’autre, le créateur, Protée. Quel âge crois-tu qu’il devrait avoir maintenant ? Deux cents, trois cents ans ? Quand je pense qu’il y a encore des gus pour croire qu’il est immortel ! Et qu’il nous attend quelque part, les bras ouverts, au bout de la terre !

La jeune fille fut obligée de s’arrêter quand son père lui saisit la main dans sa dextre de métal glacé. Alyss aperçut alors une lueur de folie dans son œil :
— Cette fois, c’est différent de nos balades habituelles. Tu es presque une adulte, maintenant. Je t’emmène assister à un événement très spécial. Notre combat passe à la vitesse supérieure, et les hostilités commencent ce soir. Ça va péter, parole d’Artificier ! Et c’est là-haut, derrière cette putain d’enceinte, qu’on saura…
— Papa, je la sens pas cette sortie. Qu’est-ce qu’on va faire tout là-haut ?

Alyss l’avait subitement coupé dans sa logorrhée, le regard suppliant.

Comme souvent, les yeux d’eau délavés de la jeune fille mettaient l’Artificier mal à l’aise. La discussion prit fin au moment même où nuages et gens commencèrent à s’agglutiner dans la chaleur poisseuse. Les uns dans le ciel devenu d’encre, les autres contre la porte bétonnée du funiculaire. Le bloc gris contrastait avec le brun jaune du tell. Il portait le numéro 12, celui de la plus basse des stations. Ces silhouettes noires et tortueuses venaient se masser, insistantes, devant la grille, déposant leurs paquets à leurs pieds. Alyss observait ce manège en silence, recueillant dans sa mémoire les hochements de têtes, assentiments muets et clins d’œil complices qui étaient lancés discrètement. L’adolescente entendit certains évoquer les derniers accidents survenus dans la mine. Ces quelques morts ordinaires dont la plupart se fichaient. Elle reconnut quelques personnes dans la foule, dont un relié aveugle que voyait souvent son père, mais dont elle ne connaissait pas le nom. Le Singe et Casse-Noisette étaient malheureusement de la partie. Ce dernier avait dû gagner ses galons de lieutenant dans l’après-midi. Deux hommes s’attelaient à libérer la grille de métal en s’arc-boutant de toutes leurs forces sur la grille bloquée par la rouille. Apparemment, ils en avaient l’habitude. Le silence revint alors, seulement percé par le babil lointain des holodrones et les vibrations des caténaires du funiculaire en approche.

Aux stridulations du pantographe sur les câbles tendus, l’Artificier tourna la tête vers la grille. L’antique navette freina sur les rails en pente dans des gerbes d’étincelles. Le crissement suraigu fit grimacer l’homme. Mais il crispa plus encore la mâchoire en voyant ce nouveau placard clignotant fixé au-dessus de la cabine. En plus des holicônes diffusées à heure fixe, le GCU osait maintenant coller sa propagande de merde jusque sur le seul moyen de transport du Ghetto. On pouvait y voir, dans un bas-relief tremblotant et tournant à 360 degrés, des Cycones en uniformes noirs rutilants, la visière baissée barrant leurs casques de sourires figés. Leurs caparaçons de tixtane et les tubes qui leur sortaient de la tête les faisaient ressembler à d’énormes criquets. Au-dessus de leurs fusils dressés, on pouvait lire : « Au service des autres et pour la sécurité de tous. Rejoignez-nous. » L’Artificier manqua se casser une dent. Il n’y avait bien que dans leurs campagnes de recrutement à la con qu’ils mettaient du pognon. Le clinquant de l’affiche virtuelle contrastait tellement avec la vétusté de la station !

— Alyss, marmotta l’Artificier en tirant sa fille par la manche, faut que tu t’enregistres avant de monter dans le train.

Ils se rapprochèrent d’une courte file d’attente, située à droite de la grille. Les gens les invitèrent à passer avant eux.

— À toi l’honneur, continua l’Artificier. Tu vas maintenant voir à quoi ça sert d’être devenue une citoyenne de la Zone 3, la Rêveuse.

L’adolescente hésita, regardant l’écran poussiéreux, son père, puis à nouveau l’écran.
Veuillez approcher votre visage du capteur, demanda une voix en conserve.

Alyss s’avança avec prudence avant de se laisser gauchement scanner les pupilles, poussée en avant par les bourrades autant que par les soupirs exaspérés de son père. Aucun phénomène autre que le passage au vert de l’indicateur de contrôle ne se produisit. Au grand soulagement de la jeune fille.
Bonjour, citoyenne – la – Rê – veuse, reprit le logiciel en hachant son nom. Si vous souhaitez vous enregistrer pour un départ pour Utica, tapez « 1 ». Si vous ne souhaitez pas vous enregistrer, tapez « 2 ».

L’Artificier anticipa la réponse flottante de sa fille en écrasant son poing humain sur le premier choix.
— En avant, citoyenne !

Après sa propre inscription, l’homme grimpa sur un tas de parpaings effondré, ce qui augmenta encore sa stature de colosse. Il contempla les ghettards d’un regard circulaire, tel un général passant ses troupes en revue. Beaucoup avaient répondu à l’appel. Des hommes, des femmes aussi, des gens de tous âges, de toute condition, y compris des raclures des bas-fonds. Ceux-là étaient toujours partants pour les coups tordus. Les corporations principales étaient représentées. Parmi elles, reliés et répareurs formaient les deux branches les plus respectées du Ghetto. Les premiers parce qu’ils fournissaient les informations du Réseau et nourrissaient les esprits, les seconds parce qu’ils cultivaient les pièces détachées et réparaient les corps. La vraie nourriture, le milho, était quant à lui dégueulé dans les pentes par les camions-bennes de la Zone 3. Ceux-là se faisaient de plus en plus rares, jusqu’à se tarir complètement, levant un grondement de colère populaire avec celui des estomacs.

D’après les informations qui étaient en sa possession, et l’Artificier considérait sa source comme fiable car elle vivait à proximité de la Porte 1, au sommet du tell, le nombre de Cycones avait ostensiblement augmenté au cours des trois derniers mois. Les patrouilles étaient devenues plus fréquentes dans les secteurs supérieurs. En revanche, la milice ne s’aventurait plus en bas des pentes. L’agitation avait gagné le Ghetto inférieur, attisant les trafics, ne laissant de repos à personne, pas même aux morts. La lune pour témoin.

Relevant la tête vers l’astre mort masqué par les nuages, l’Artificier sentit revenir ses interrogations des derniers jours. Que se tramait-il vraiment derrière l’enceinte supérieure ? D’où venaient tous ces Cycones qu’on entassait là-haut ? N’avait-il pas précipité sa décision quant à la mobilisation massive du comité ? Il espérait un coup d’éclat de leur action. Un coup d’État. Inspirant l’air vicié du soir à pleins poumons, et comme pour se convaincre lui-même, l’Artificier se mit à haranguer l’assemblée d’une voix puissante :

— Citoyens de la Zone 3, vous tous qui êtes venus ici ce soir, écoutez-moi ! Je serai bref et direct. Ce n’est pas là une simple réunion du Comité de soutien aux familles du Ghetto à laquelle vous assistez ! C’est plus que cela, et certains ici savent déjà de quoi il retourne !

L’Artificier marqua une courte pause, laissant mourir les murmures d’étonnement :
— Nous sommes assez puissants, désormais, pour faire bouger les lignes et obtenir des réponses à nos questions ! Toi, camarade ! Et toi aussi ! Depuis combien de temps attendez-vous de partir vers ce prétendu monde meilleur ? Cet Utica promis par ces saloperies d’holicônes ? Depuis combien de temps n’êtes-vous pas remontés d’un cran dans les maisons des pentes ? Et ces migrants qui atterrissent chez nous ? Ces réfugiés qui ne font que généraliser la merde de tous : eau polluée, maladies, crimes en tous genres ! Et j’en passe ! Croyez-vous que ce putain de Gouvernement, là où il est, en a quelque chose à foutre ? La nourriture n’arrive même plus en bas des pentes ! Ils nous affament ! Certains commencent à manger les cadavres !

Les yeux rivés sur l’orateur, la foule murmura son horreur autant que son assentiment. L’Artificier, le bras tendu vers le haut du tell, dans le ciel devenu violacé sous les premiers éclairs, poursuivit ainsi son discours :
— Camarades ! Une situation pire est à craindre ! Une source proche de la plate-forme m’a informé, il y a deux jours, que le GCU ne prévoyait plus aucune évacuation vers Utica à l’avenir ! Plus aucun convoi ne décollera du sommet de l’aiguille ! Nous allons devoir agir, et vite, si nous voulons contenir le flot des nouveaux arrivants et améliorer nos conditions de vie !

La rumeur grossit, et quelques voix s’élevèrent parmi les ghettards. L’Artificier avait ménagé ses effets. Les premières réactions ne se firent pas attendre :
— Et qu’est-ce qu’ils comptent faire, au GCU ? Hein ? Et toi, l’Artificier ? Qu’est-ce que tu nous proposes ? Je croyais qu’on devait seulement débrayer, ce soir ?
— C’est vrai ce qu’il dit ! On devait juste leur mettre la pression quelques jours en fermant la mine et l’usine ! Pas faire la révolution !
— Du calme, s’il vous plaît, reprit l’Artificier d’un ton plus mesuré. Les nouvelles sont en effet très mauvaises. Il semblerait que le GCU ne veuille pas que la crasse du Ghetto vienne souiller plus longtemps Utica. L’arrivée massive de Cycones sur la plate-forme est le présage de jours difficiles.

L’horreur et la terreur se peignirent sur les visages. Les souvenirs, ou, à défaut, l’imagination de tous ayant fait leur œuvre, un mouvement de recul agita la foule. Il fallut que l’Artificier déployât quelques ressources supplémentaires pour convaincre les plus indécis de le suivre.

— Vous êtes des gens fiers, de braves combattants du quotidien ! C’est l’avenir de vos enfants qu’il faut désormais défendre là-haut ! Il n’y a pas de honte à vouloir rester chez vous, au pied de l’enceinte, mais l’histoire ne retiendra que ceux qui, cette nuit, auront fait entendre leur voix ! Les grilles sont grandes ouvertes ! Maintenant, tempéra l’Artificier, avançons avec ordre et calme : réservons notre colère pour plus haut.

Attentifs à ces paroles gueulées dans l’écho de la porte 12, peu tournèrent les talons pour repartir en leurs foyers, et la majorité des rassemblés suivirent l’Artificier dans un silence poisseux. Comme une validation à ce discours, le roulement sourd du tonnerre se fit entendre, signe d’un orage qui tardait à éclater.

En le voyant debout sur le béton de son estrade improvisée, projetant son ombre droite et hiératique, Alyss comprit qui était son père. Un meneur d’hommes que rien ni personne ne pouvait détruire. Alyss regarda dès lors son père avec fierté, et toute sa frustration d’adolescente la quitta.

La jeune fille était désormais dans ce wagon en route pour la plate-forme d’embarquement. Cette Zone 3 surmontée de son aiguille qui narguait le ciel autant que les habitants du tell. Debout dans un coin du train, Alyss tenta de saisir les pensées de son père en suivant son regard et ses gestes. Elle le vit donner des tapes dans le dos de certains hommes, parler à voix basse à d’autres. La tension semblait augmenter à mesure que le funiculaire prenait de la hauteur. L’itinéraire de ce vieux train était tout entier enveloppé dans une cage de métal et serpentait à travers la colline. Le vol de métaux était monnaie courante dans le Ghetto, mais on faisait attention à deux choses : au funiculaire qui permettait d’aller gagner sa vie à la mine ou à l’usine, et aux câblages arachnéens des reliés, qui se tissaient et se détissaient au gré de leurs besoins. Alyss observa, fascinée, les brumes électriques qui s’échappaient des esprits échauffés. Ces vapeurs cérébrales venaient mourir par volutes entières sur le plafond de tôle.

Mais n’était-elle pas la seule à les percevoir ?

À chaque station, le funiculaire s’ébrouait avant de s’immobiliser brutalement, faisant valser les plus distraits. Inlassablement, les portes s’ouvraient et avalaient de nouveaux voyageurs. L’air devenait irrespirable. Seuls les bips des validateurs de biopuces choroïdiennes perturbaient le silence. Les plaques du plancher étaient dévissées pour y planquer du matériel. Le monstre de métal remontait lentement le tell, marquant à chaque arrêt le temps d’une clepsydre en marche. Porte 9. Premier point de contrôle. Les Cycones habituellement de garde manquaient à l’appel.

Le Singe ne pouvait que le reconnaître : entourlouper le Réseau, on ne savait comment, pour que l’avalanche de demandes d’inscription ne paraisse pas suspecte, cela relevait carrément du divin. En se frayant un passage pour retrouver l’Artificier, en bon vaurien, il en profita pour pincer les fesses de la petite pute. L’adolescente, outragée, sursauta et blêmit de colère avant de se recoller délicieusement à son paternel.

Le coquin put commencer à faire, auprès d’un Artificier hermétique, l’article de sa contribution : de l’équipement de premier choix utilisant d’excellents matériaux de récup’ combinés par les meilleurs répareurs des pentes, et une fine équipe de petits délinquants prêts à en faire beaucoup pour un peu de dope. Au fond de lui, le Singe pensait qu’il se paierait bien ces fameuses bottes mécas qu’il voyait aux pieds de l’Artificier, et, surtout, que ça lui faisait mal au cul que sa chouineuse de fille en eût une paire pareille ! Il serait toujours temps de les récupérer quand il aurait crevé le type. Quant aux gars qu’il avait embauchés, la bonne blague. Un simple échange de services pour dédommager les répareurs ? Un peu de saccharil pour ses sbires ? Chacun voudrait sa part du gâteau, qui le contrôle d’une porte, qui la tête d’une caste. Le Singe, quant à lui, prendrait la place de l’Artificier : commander à tous et profiter de longues années de monopole sur l’approvisionnement des pentes. Et se la couler douce. Tout était en place pour que son plan réussisse. Et en bonus, il ramasserait la petite pute. Il lança encore à cette dernière un sourire qui se voulait charmant, et gloussa de plaisir quand il la vit s’enfouir dans la cape d’un père décidément indifférent.

L’Artificier opina du chef de manière distraite aux propos du Singe, faisant mine de ne pas comprendre le double discours du langage des mots et du corps. L’assurance de ce jeune type le faisait paraître plus dangereux qu’il ne devait l’être réellement. Quel petit con. Si l’Artificier espérait que l’autre resterait à sa place au moins jusqu’à la fin de l’opération, il songeait sérieusement à la manière de se débarrasser de lui. Définitivement.

Le compte à rebours se poursuivit. Porte 8. Porte 7. Porte 6. Nouveau point de contrôle. C’était le terminus réservé aux travailleurs, qui permettait d’accéder à l’usine et à la mine de magnite, situées au cœur du tell. Ce soir, aucune équipe ne descendit de la rame pour assurer la troisième rotation du jour. Pas de bips de sortie ni d’entrée émis par les validateurs. Mais tout à coup, deux Cycones se présentèrent, et avec eux le souffle glacé du métal refroidi. Alyss n’en n’avait jamais vu d’aussi près. Chacun retint sa respiration tandis que les deux miliciens commençaient leur inspection, fusil chargé, visière baissée, quincaillerie de connexion en sustentation derrière leur crâne. Leurs casques s’allumaient en vert, à chaque scan valide, alors qu’ils visaient les biopuces individuelles des occupants du train. Mais un claquement de bottes en tixtane interrompit le rituel de contrôle. Un passager se retrouva sous les feux de leur suspicion :
— Toi ! Ouvre ta caisse et vide-la par terre!

Cette voix synthétique interpella Alyss sur ce qui pouvait encore faire de ce Cycone un être humain. Le voyageur s’exécuta et déversa le contenu de sa boîte à outils sur le sol. Des éclats verts s’allumèrent à mesure que le milicien examinait les objets : gants, pics, lampe rechargeable, instruments divers. Son binôme tenait en joue les autres voyageurs dans un mouvement circulaire. Personne n’osait bouger et encore moins parler. Alyss commença alors à sentir ses genoux trembler. La lumière resta subitement fixée au rouge quand le regard dissimulé du Cycone s’attacha à un petit boîtier noir.

— C’est quoi, ça?

L’interpellé garda la tête baissée, les mains sur le sol. La sueur commença à goutter de son visage. Le Cycone lui remonta le menton avec le canon de son arme. Le silence était pesant, mais personne n’osait s’interposer. Alyss ne contint plus les grelottements de peur qui la secouaient. Elle s’appuya aussi discrètement que possible contre la paroi de métal pour se soutenir. Le contact soudain de ses paumes sembla transmettre ses tremblements à la rame, qui s’agita comme une bête piquée par un taon. Les soubresauts du wagon surprirent tout le monde, certains en perdirent même l’équilibre. L’homme à la caisse à outils profita des secousses pour saisir le boîtier noir et le brandir en direction des Cycones. Clic. Les lampes magnec vacillèrent pendant une demi-seconde.

Un grilleur. Plusieurs reliés à proximité de la scène saisirent leur tête entre leurs mains en gémissant de douleur. Les deux miliciens, quant à eux, tombèrent lourdement sur le sol, pris de convulsions magnéciques. Des costauds se précipitèrent alors sur les soldats et arrachèrent, à l’arrière des casques, les câbles de l’holoscan et du système de translation des profils personnels. Les membres et têtes furent également sectionnés à l’aide des pics et des marteaux. Alyss, fascinée, resta à observer ce spectacle macabre. Les coups portés contre les armures semblaient s’éterniser, repris par leurs échos lugubres dans la station déserte. Ils ne cessèrent que lorsque les articulations furent complètement déchiquetées par les outils. Un liquide huileux brun mêlé de rouge avait repeint l’intérieur de la rame autant que les visages.

Le dernier mineur affairé se redressa, contempla le carnage avec un rictus, puis cracha sur les corps.

Le cercle s’élargit autour des êtres hybrides disloqués. Ils ne pourraient plus faire de mal. La violence de la riposte des ouvriers avait saisi tout le monde, dans un étrange mélange d’euphorie et d’angoisse. Entre l’arrivée inopinée des miliciens dans le wagon et le massacre, quelques minutes à peine s’étaient écoulées. Les hommes le savaient désormais : ils étaient capables de tuer du Cycone. Jusqu’à les tuer tous. Un par un. Même s’ils devaient y laisser leur peau. Mais par superstition, personne ne souleva les visières pour voir quelles monstruosités composites se cachaient derrière.

Dehors, les équipes à relever sortaient du cœur laborieux du tell et accouraient vers la bouche du funiculaire. Les nouveaux arrivés se joignirent alors aux ouvriers qui évacuaient à coups de pied les deux dépouilles hors du wagon. Ils durent se mettre à plusieurs pour soulever les centaines de kilos de tixtane et planquer les corps dans un recoin de l’usine. Il serait toujours temps de les recycler plus tard.

Le funiculaire était resté plus longtemps que de coutume à l’arrêt, et les clignoteurs rouges en haut des portes commençaient à signifier leur impatience à repartir. Une fois le dernier ouvrier à bord, quelqu’un abaissa une manette. Les portes se refermèrent et la rame redémarra dans le brouhaha général. La voix excédée de l’Artificier s’éleva au-dessus de l’agitation :
— Silence !

Le calme revint après quelques secondes. L’Artificier s’adressa, à peine plus calme, aux gars des équipes du deuxième tiers :
— Qu’est-ce que vous foutiez, bordel !? Vous êtes en retard ! On a dû se taper des putains de Cycones !

Un des usinards déglutit avant de lui répondre :
— Les portes d’accès au quai étaient bloquées, nos biopuces n’ont pas marché. C’est quand y a eu la microcoupure de magnec qu’on a pu sortir.

L’Artificier s’attrapa la tête à deux mains :
— Coupe-sifflet a dû se servir de son grilleur, merde ! Maintenant, on va perdre un temps fou à tout rétablir !
— T’inquiète, répondit le court-circuiteur, j’avais réglé sur courte portée. Ça réduit les dégâts. Et pour la rame, les mécafards vont se coltiner le boulot tout seuls.

Agacé, l’Artificier pointa du doigt un vieux relié qu’Alyss connaissait de vue :
— Promeneur, dis-moi pourquoi y avait encore des putains de Cycones au point 6 ? C’était ton boulot de les détourner de notre trajet ! Qu’est-ce qui s’est passé, bordel ?

L’intéressé répondit d’un ton presque désabusé :
— Je ne sais pas, moi, juste que c’est pas normal.
— « Pas normal » ? Tu veux notre peau, ou quoi ? Je croyais que t’étais le meilleur pour ce job !
— Attends un peu que je te réponde, avant de gueuler. Je suis encore étourdi, après ce qu’il nous a fait, l’autre, avec son grilleur. C’était pas prévu au programme, ça non plus.

Parce qu’il était âgé, parce qu’il était un relié, et parce que c’était un ami de longue date, l’Artificier ne répliqua rien à l’ancien. Le Promeneur haussa simplement les épaules et se dirigea vers les boîtiers de contrôle situés près des portes. Le vieillard était aveugle, mais sa grande habitude du train, et plus encore sa perception du Réseau en toute chose, le dispensaient de la vue. Il flottait ainsi entre deux univers, son corps pris dans le monde physique des câbles tandis que son esprit vagabondait librement au milieu des données. Le Promeneur tira l’un des fils jaunes qui sortaient de l’arrière de son crâne et se brancha au transformateur du wagon.

— Je capte rien pour le moment. On va devoir attendre d’arriver plus haut, au point 3, pour que j’entende mieux le métal.

Chacun retint sa respiration pendant les longues minutes qui les séparaient encore de la troisième porte, ne voulant en aucun cas troubler l’écoute du vénérable.

Porte 5. Porte 4. À chaque nouvelle station des gens de tous poils s’entassaient plus encore dans la rame. Alyss ne manquait pas de les scruter avec avidité. Depuis la sixième porte, outre les silhouettes un peu plus grasses et les mines moins hâves que celles qu’on trouvait habituellement en bas du tell, ce qui frappait le plus la jeune fille était la richesse des vêtements et des équipements qu’arboraient les gens du haut. Un savant mélange de textechs rapiécés, recouvert de gadgets à l’usage inconnu. En somme, des combis de transfert telles qu’Alyss les avait vues dans les holicônes de propagande, mais qui étaient au moins de troisième main. Le tout outrageusement agrémenté de colifichets dernier cri. Tout ce petit monde paradait dans la rame, faisant étalage visuel et sonore de sa quincaillerie sous les regards envieux des mineurs des niveaux inférieurs. Ces derniers n’avaient, pour s’habiller, que le rebut des fripes qu’on voulait bien leur donner. Alyss regarda ses propres vêtements avec dégoût. De ce que savait l’adolescente, ceux des pentes supérieures ne mettaient pas souvent les mains dans le cambouis et travaillaient comme cadres dans l’usine. Pas mal de reliés étaient parmi eux. Malgré la tension, le silence restait d’or, seulement émaillé des tintements et cliquetis qui accompagnaient chacun des gestes des camarades du haut. Les reliés passaient négligemment leurs mains dans leurs énormes crinières câblées, ces dernières augmentant en volume avec la dégression des niveaux. Ses observations terminées, Alyss leva la tête vers son père d’un air interrogateur : elle se demandait comment il avait bien pu réussir à réunir dans le même train autant de crève-la-dalle que de précieux. Mais que pouvaient bien revendiquer les gens du haut alors qu’ils semblaient tout avoir ?

— Eux aussi pensent qu’ils ne pourront jamais partir pour Utica.

L’Artificier regardait sa fille droit dans les yeux.
Niveau 3. Les portes de la rame se refermèrent derrière les nouveaux voyageurs. Le Promeneur leva le bras. Les derniers bips de validation des biopuces se turent. Une chape de plomb s’abattit. Tous étaient suspendus aux gestes de l’ancêtre. Ils le virent enfoncer plusieurs de ses câbles dans le transformateur et écouter l’acier. Quelques secondes passèrent. Interminables.

Le Promeneur fit basculer un commutateur caché dans son oreille. Il abaissa et remonta les taquets de son égaliseur avant de trouver la bonne fréquence. À 6,3 kilohertz, il bascula dans le Réseau. La musique des câbles. Celle qu’il préférait. Son moyen de transport attitré pour se balader à son aise à travers les longueurs d’onde. C’était là ce qui faisait son talent. L’homme sauta de fil nu en corde gainée, de gradateur en variateur de charge. Sa table de mixage corticale l’amena à percevoir la présence des mécafards. Ils s’attelaient à la réparation des derniers dommages du court-circuitage. De bons petits soldats. Rassuré, le Promeneur s’attaqua au logiciel. Il poussa à 12,5 kilohertz. Les palpitations magnéciques s’accélérèrent. Le vieil homme cala les pulsations de son cerveau sur cette nouvelle fréquence. Les stridulations des entomobots de contrôle se muèrent en vrombissements incertains. Quelque chose clochait sur le Réseau. Le Promeneur poussa plus loin son exploration des bandes passantes ultras. Mais son oreille interne dérapa. Et la symphonie se fit subitement requiem. Puis larsen.

Les globes d’acier du Promeneur se mirent à rouler en tous sens. L’aveugle gémit, tomba, puis se tordit de douleur, les mains plaquées contre les oreilles. L’Artificier cria alors :

— De l’aide ! Il est en train de se faire griller, ce con !

Un relié léonin s’affaira aussitôt devant le boîtier magnec et entreprit de débrancher le Promeneur.

— Le truc de dingue ! Les branchements qu’il nous a faits, le vieux ! Faut carrément un démineur pour virer les câbles dans l’ordre !
— Dépêche, aboya l’Artificier, ou on va le perdre ! Et vous, dégagez ! De l’air, bordel !

Le relié retira le dernier fil, mais le Promeneur convulsait encore. De la mousse rougeâtre s’écoula de sa bouche et se répandit sur le sol dans une odeur acide. Le vieux se redressa dans un dernier hoquet, ses yeux vides tournés vers Alyss, et hurla :
— Des insectes ! Y a des insectes partout !

À ces mots, Alyss prit la main du vieux pour essayer de le calmer. Mais à son contact, la jeune fille bascula dans l’univers parallèle de l’ancien et prit de plein fouet l’assaut de sa détresse.

Des insectes. Partout !

— Alyss, Alyss, réveille-toi, bon sang !

Ses yeux se révulsèrent sous le coup des horreurs ressenties. Sans parler de la gifle que son père venait de lui donner. Une sueur froide couvrait la peau de l’adolescente, la faisant frissonner. Elle s’aperçut qu’elle se trouvait affalée dans l’angle métallique d’un wagon en mouvement.

La jeune fille leva la tête. Un vieillard aux yeux mornes faits d’acier gisait mort à côté d’elle, une bave rougeâtre aux lèvres. La moiteur qui régnait dans la rame était insupportable. Plusieurs dizaines de personnes, des hommes, surtout, mêlaient ici leurs odeurs fatiguées de fin de journée dans le caisson en métal. La plupart étaient restés indifférents au sort d’Alyss et regardaient plutôt le corps du Promeneur. Mais si les superstitieux s’étaient détournés et invoquaient une divinité quelconque, certains jetaient à l’adolescente des regards assassins.

Alyss osa lever les yeux vers son père. Sur sa mine incrédule régnait un mélange de stupeur et de crainte. Un ronronnement discret l’attira. Elle n’eut que le temps d’apercevoir l’arrière rutilant d’un mécafard de contrôle qui disparaissait entre les tôles disjointes du plancher. Depuis qu’elle avait ses biopuces vissées dans la tête, c’était pire qu’avant. Il lui semblait que tout ce qu’elle pensait voir arrivait. Sous une forme ou une autre.

— Faudra que tu nous expliques, l’Artificier, comment ta gosse a failli se faire griller alors qu’elle n’était pas reliée… En tout cas, le Promeneur, lui, l’a pas eu la chance d’en réchapper.

L’Artificier ne sut quoi répondre. Il perdait le contrôle de la situation. Il commençait à voir des regards en coin et des dos qui se tournaient sur des chuchotements contestataires. C’était vrai qu’elle était spéciale, quand même, sa môme, avec ses crises à la con. C’était une gentille gosse. Elle faisait ce qu’elle pouvait avec ce qu’elle avait, dans un Ghetto plutôt hostile à ceux qui ne rentraient pas dans le moule.

— Foutez-lui la paix, bordel ! La môme n’a rien à voir avec tout ça !

Alyss n’en menait pas large. Recroquevillée dans son angle, elle parait les regards les plus hostiles avec sa capuche. La jeune fille se demandait encore si ce qu’elle venait de voir à travers le vieux était vrai. Elle surprit un éclair de colère et de chagrin dans les yeux de son père, qui était toujours agenouillé entre elle et le Promeneur. Il venait de perdre un ami, un allié, un protecteur. Il avait aussi failli perdre sa fille. Mais s’en rendait-il compte ? L’Artificier se redressa subitement et coupa court aux polémiques. Il reprit son uniforme de meneur en gueulant par-dessus la mêlée. Il claquait des ordres secs, demandant aux répareurs de s’occuper du mort dignement, de récupérer ce qu’ils pouvaient, comme il était d’usage dans le Ghetto, mais de ne pas toucher à la chair. Il confia enfin aux reliés de faire redémarrer le funiculaire, qui avait calé avec le grillage du vieux.

Le restant des manifestants se tenait tassé dans le fond du wagon : devant le risque de surcharge de la rame, les ouvriers venaient d’entreprendre la découpe des barres de sécurité pour alléger la structure. Le magnec revint, et, dans le même temps, les portes latérales s’ouvrirent sur le vide, laissant entrevoir la paroi rugueuse de la colline à travers la cage d’acier qui protégeait le train. L’air frais qui s’engouffra fit du bien à tous.

Un débat s’éleva alors parmi les reliés. Le Réseau leur était apparemment devenu hostile, et ils durent tirer à câble-court pour savoir qui se collerait à l’ultime réparation. Après quelques secondes de tergiversations sous les huées de leurs compagnons d’infortune, ils décidèrent de se brancher en dérivation au tableau de la rame. Mis à trois en parallèle, ils atténueraient ainsi le flux magnécique et nerveux. À peine une châtaigne corticale, avant de poursuivre leur chemin dématérialisé à travers le Réseau. Un pourvoyeur fournit les outils qui servirent à effectuer quelques réglages avant le branchement crânien. Les yeux des volontaires virèrent soudain au blanc laiteux, mais ils tinrent bon. Les portes se refermèrent. Le funiculaire redémarra une trentaine de minutes après l’incident, faisant revenir tout le monde au calme. Le colimaçon du parcours se resserra, créant un dévers prononcé dans la rame. Quelques mètres avant la porte 2, la paroi limoneuse se transforma en une surface lisse et luisante : du métal boulonné à la terre.

Puis tout devint rouge.

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